Cela faisait longtemps que je n’avais pas parlé de Hong Kong.

Mes deux premières années de travail à Hong Kong ont été assez difficiles. Pour m’y établir, je devais conserver mon emploi et mon visa. Je gagnais peu, alors que tout était cher. Je n’étais pas vraiment habitué à la cuisine hongkongaise et je ne savais pas s’il valait la peine d’y rester sept ans pour obtenir le statut de résident. Pour toutes ces raisons, j’ai même envisagé un temps de retourner en Chine continentale — j’avais d’ailleurs profité de vacances à Chengdu pour y trouver un emploi dans le secteur public. Plus tard, des amis m’ont fait remarquer certains avantages de Hong Kong et, comme mon salaire avait augmenté, j’ai décidé de rester.

Sortir de sa zone de confort et s’habituer à une autre culture est extrêmement difficile. En résumé, il n’y a qu’un mot pour le décrire : « tenir ».

Pendant mes sept années à Hong Kong, j’ai vécu en toute indépendance. Durant mon master, je partageais avec deux autres personnes une chambre universitaire d’environ 7 à 8 mètres carrés, avec des lits superposés. Après avoir commencé à travailler, j’ai partagé avec une autre personne un appartement de 35 mètres carrés dans l’est de l’île de Hong Kong ; en trois ans et demi, j’ai eu trois colocataires différents. Plus tard, j’ai vécu seul dans un appartement de 18 mètres carrés situé dans l’ouest de l’île.

Se débrouiller seul est évidemment difficile. Quand je repense à mes années d’études, je ne sais même plus comment j’ai réussi à les traverser. L’être humain possède sans doute une très grande capacité d’adaptation : pour survivre, il peut endurer toutes les épreuves. En tant que personne originaire de Chine continentale vivant à Hong Kong, j’avais du mal à m’intégrer au début, lorsque je ne parlais pas encore vraiment cantonais. C’était une sorte de décalage culturel : même si nous nous ressemblions physiquement, l’attitude des gens changeait dès que j’ouvrais la bouche. La langue étant le vecteur de la culture, lorsque vous faites l’effort de parler celle des autres, ils sentent que vous respectez leur culture, ce qui réduit la distance psychologique. Heureusement, j’ai une certaine facilité pour les langues. Je pouvais donc me débrouiller pour commander au restaurant, faire des achats et répondre à des questions simples, d’autant que, dans mon travail, j’utilisais surtout le mandarin et l’anglais.

À Hong Kong, en dehors de quelques amis de Chine continentale partageant les mêmes aspirations que moi, j’ai très peu d’amis entièrement issus de la population locale. La plupart de mes amis ont plutôt des parcours culturels variés : certains sont des émigrés revenus à Hong Kong, d’autres ont étudié à l’étranger, d’autres encore sont venus d’un autre pays pour y travailler… Comme j’ai davantage l’habitude d’utiliser le mandarin et l’anglais que le cantonais, que mon environnement professionnel compte peu de Hongkongais et que je crains aussi quelque peu leur rejet des personnes venues d’ailleurs, j’essaie autant que possible de me lier avec des gens ayant des parcours culturels différents. Ces personnes ont généralement un « esprit ouvert », ce qui est très important pour moi.

On se fait des amis tout au long du chemin et, bien sûr, on en perd aussi en cours de route. Plus grave encore, certaines personnes m’ont bloqué, et j’en ai moi-même bloqué d’autres. Quoi qu’il en soit, j’ai compris que le monde est vaste et que beaucoup de gens ne se soucient pas de vous, voire ne vous apprécient pas. Mais cela ne vaut pas la peine d’y perdre son temps. Ma méthode consiste à laisser ces pensées venir lorsqu’elles surgissent, puis, une fois qu’elles sont passées, à épousseter mes vêtements, à me relever et à continuer d’avancer.

Au fond, cela rejoint ma « théorie du bus de la vie » : la vie ressemble à un trajet en bus. Des itinéraires différents mènent à des destinations différentes, et les paysages comme les personnes rencontrées en chemin varient eux aussi. Certains ne sont que des passants que l’on salue d’un signe de tête ; d’autres ont la chance de partager un bout de chemin avec nous, mais finissent eux aussi par descendre lorsque leur arrêt arrive. Parfois, le bus reste immobilisé dans les embouteillages ; parfois, il roule sans rencontrer le moindre obstacle. Lorsqu’il atteint enfin son terminus et s’arrête, on se retourne soudain et l’on découvre que la vie n’était rien d’autre qu’un voyage. La seule chose que l’on puisse faire est de profiter du moment présent, tout en apprenant à vivre avec la solitude.