Je suis récemment allé au Cap-Vert, un État insulaire d’Afrique de l’Ouest et une ancienne colonie portugaise. Je n’avais jamais entendu parler auparavant de cette destination touristique plutôt confidentielle, mais on y trouve pourtant bon nombre de supermarchés de taille moyenne tenus par des Chinois. En interrogeant une commerçante, j’ai appris qu’elle était originaire de Wenzhou. Par ailleurs, lors de mes découvertes de restaurants à Paris, j’ai constaté que beaucoup de propriétaires venaient eux aussi de Wenzhou, tout comme mon propriétaire. J’ai donc eu envie d’écrire un article sur cette étonnante communauté chinoise.
À l’époque, j’ai demandé à la commerçante du Cap-Vert comment elle avait eu l’idée de venir ouvrir un magasin dans un pays africain aussi peu connu. Elle m’a répondu qu’elle y était venue il y a vingt ans pour rejoindre des membres de sa famille.
Cela m’a soudain rappelé une conversation que j’avais eue quelques mois plus tôt avec mon propriétaire. Lui aussi tient un supermarché en Guyane française, en Amérique du Sud, et revient occasionnellement en France métropolitaine. Curieux, je lui ai demandé pourquoi il y avait autant de personnes originaires de Wenzhou en Europe — ou plutôt dans le monde entier.
Il m’a donné plusieurs raisons. Tout d’abord, les ressources de Wenzhou sont très limitées et ne permettent pas de faire vivre une population aussi nombreuse. Il m’a dit : « Chez vous, au Sichuan, vous pouvez au moins cultiver la terre. Chez nous, il n’y a même pas de terres à cultiver, alors nous n’avions d’autre choix que de partir. » À l’époque, la réglementation était également plus souple et il était relativement facile de rester à l’étranger.
Ensuite, ceux qui s’étaient établis les premiers à l’étranger faisaient venir, les uns après les autres, des membres de leur famille et des habitants de leur village. Une communauté se formait ainsi, fondée sur l’entraide. Lui-même n’avait pas fait beaucoup d’études et avait suivi son oncle en France vers l’âge de vingt ans. Plus de la moitié des habitants de son village vivent à l’étranger — ce que m’a d’ailleurs confirmé l’expérience de la commerçante rencontrée au Cap-Vert.
Enfin, leur façon de penser est très orientée vers le commerce. Il n’a pas non plus de grandes exigences concernant les études de ses enfants : une licence, voire un diplôme d’études supérieures courtes, lui paraît suffisant. Le plus important est leur capacité à gagner de l’argent une fois entrés dans la vie active, principalement en devenant patrons et en faisant des affaires. Selon eux, mieux vaut être patron que salarié hautement qualifié.
Cette idée a profondément ébranlé ma vision méritocratique habituelle. J’ai l’impression que l’éducation traditionnelle que j’ai reçue m’a laissé, encore aujourd’hui, une certaine mentalité d’élève : je pensais qu’il suffisait de travailler dur à l’école pour obtenir la vie que l’on souhaitait. Mais, en réalité, une vie se construit à partir de multiples dimensions : les ressources familiales, le réseau relationnel, la compréhension du marché, la connaissance des règles explicites et implicites, la gestion du patrimoine et les investissements, entre autres.
Autrefois, je trouvais toujours que les traiteurs chinois de Paris n’étaient pas authentiques : ils vendaient à la fois des plats chinois, japonais et coréens, au point qu’un de mes collègues m’a dit que son plat chinois préféré était le nem. Mais aujourd’hui, je porte sur eux un regard complètement différent, car derrière chacun de ces restaurants se trouve une famille de Wenzhou qui travaille avec acharnement pour s’enraciner ici.
